• Susanne Wenger, un portrait

    Susanne Wenger, un portraitOsogbo, sud-ouest du Nigeria, décembre 2000

    Doyin monte quatre à quatre les marches qui mènent aux appartements de sa mère adoptive. Quelques minutes plus tard, triomphante, elle atterrit d'un bond dans le vestibule : "Bravo !". Je peux monter. Doyin est une jeune femme yoruba d'une trentaine d'années,  sa maman une vieille dame blanche que je brûlais de revoir depuis notre première rencontre advenue par le plus grand des hasards en cette même ville quelques années auparavant. La dame me reçoit dans la pénombre d'un salon poussiéreux encombré de multiples statues de dieux africains. Rien n'a bougé depuis ma première visite. Je prends place sur un tabouret inconfortable, le même où l'on m'avait assis. Elle me souhaite la bienvenue, se place à contre jour de la fenêtre aux volets à peine entrebâillés. Malgré la pénombre, je devine son regard intense surligné par deux traits épais de crayon bleu qui barrent ses sourcils. Tunique et pantalon amples en cotonnade multicolore couvrent un corps gracile. Ses pieds nus délicatement posés sur le parquet noirci, elle se tient droite. Elle penche la tête de côté, me sourit.

    À quatre-vingt cinq ans, cette femme est une légende vivante. Elle est autrichienne, peintre et sculpteur, elle s'appelle Susanne Wenger. Elle expose parfois ses œuvres en Autriche, en Angleterre ou aux USA. Pratiquement inconnus du grand public français, son œuvre et le mouvement artistique novateur qu'elle a fondé à Osogbo, ce bout du monde, avec des artistes de l'ethnie yoruba, le " New sacred art " (nouvel art sacré), sont un pont unique, exemplaire, entre la culture européenne et la tradition africaine. Elle a tout fait pour cela : grande initiée du culte des Orisas, la religion originelle de l'ethnie, elle habite depuis des décennies la petite ville. Enserrée par une courbe de la rivière Osun, Osogbo compte quelque 800.000 habitants. Avec Ilé Ifé et Oyo, elle est l'une des trois villes sacrées de la tradition yoruba. Susanne Wenger y habite depuis quatre décennies une maison à deux étages de style afro-brésilien. C'est là qu'elle m'a reçu pendant une semaine. Le ciment des balcons et des rambardes extérieures de la maison est modelé en des formes mi-végétales, mi-humaines. Une immense bougainvillée couvre la moitié de la façade. Partout, du rez-de-chaussée au dernier étage, des statues anciennes et contemporaines, en bois, en fer, en pierre. Elles représentent toutes des Orisas, les entités-forces alliées des prêtres et initiés yorubas. À tous les étages, des membres de la grande famille élargie de Susanne Wenger : prêtres des Orisas, sculpteurs, peintres de batiks, musiciens et leurs enfants. Les gens d'ici appellent Susanne Wenger par son nom et son titre yoruba : Adunni Olorisa (prêtresse des Orisas).

    C'est sa qualité de grande initiée formée dès les années cinquante au contact des derniers sages d'une tradition alors malmenée par le colonialisme qui a le plus entretenu la légende qui entoure Adunni. Son courage et son engagement sont comparables à ceux d'Alexandra David-Neel dans sa quête tibétaine. Adunni Olorisa ne s'exprime qu'avec une grande réticence sur ce sujet. " Seule la poésie peut parler de cela, si on est libre de vanités esthétiques." Dans son anglais mâtiné d'expressions allemandes et des raccourcis sémantiques du "pidgin" nigérian, elle m'a cependant dit deux ou trois choses sur sa rencontre avec la grande tradition advenue il y a un demi siècle alors qu'elle s'ennuyait ferme dans le petit milieu blanc de l'université d'Ibadan où son mari d'alors, Ulli Beier (devenu depuis une autorité mondiale en matière d'art africain), avait obtenu un poste de lecteur. "J'ai été attirée par les tambours yorubas alors que je traversais un quartier de la ville de Edé. Un homme - qui depuis est mort - et qui était vraiment une personnalité hors du commun, m'a accueillie dans la cour d'un temple où battaient les tambours. Il s'appelait Ayagemo. Il m'a acceptée instantanément. Il a tout de suite su qu'il devait communiquer avec moi par delà les barrières du langage.(...). Je me suis installée dans le temple, chez Ayagemo. Un jour sur deux je passais plusieurs heures dans sa chambre avec lui, en silence. Étendus sur nos nattes, nous nous saluions occasionnellement en yoruba dont je ne connaissais encore que des rudiments. J'ai vraiment appris alors les formes-vérités archaïques de sa tradition "à travers la peau". Aujourd'hui, les forces léguées par Ayagemo et Iyashango, une prêtresse de la terre qui fut aussi mon initiatrice, émanent  de moi. Elles s'exercent sur mes collègues, dans la forêt et ici..."

    Adunni se tourne de temps en temps vers Doyin qui somnole mais ne perd pas un mot de la conversation. Elle revient à son initiation. "Ma décision de vivre avec ces personnes allait de soi : j'avais un besoin vital de leur pureté de pensée et d'expérience." Parallèlement, pour les prêtres yoruba, elle était d'autant plus la bienvenue que les oracles prédirent un jour qu'elle avait une mission de sauvetage d'éléments essentiels de leur système de pensée mis en danger de mort par la colonisation. Un système "écologique" dont l'origine remonte, selon certains, aux sciences alchimiques de l'antique Égypte. Les prêtres savaient que ce sauvetage dont la cheville ouvrière était une Européenne entraînerait certaines transformations. Ils l'acceptèrent : "Je sens qu'Ayagemo m'a transmis la possibilité de mélanger les traditions".

    Chacun des Orisas  révérés par les Yoruba est lié à une plante, un élément ou un type de lieu : terre, air, eau, feu, rivière, arbre, cascade, rocher, foudre. L'Orisa est cet élément et lorsqu'un initié entre en communication avec lui, il devient lui-même orisa. De même, les sculptures consacrées représentant les entités sont chargées de leur asé (force). Adunni découvre ce monde d'éléments et de forces primordiales sous le signe de l'évidence. Elle passe quinze ans sans pratiquement aucun contact avec le monde européen. Elle est totalement absorbée. "On ne peut entrer dans ce monde sans être transformé, c'est-à-dire sans devenir un autre être humain. J'ai pu survivre à cette expérience car j'étais une artiste, cela m'a permis de ne pas me perdre (...). Ayagemo en était profondément conscient."

    Ayagemo et Iyashango ou plutôt, si l'on accepte le temps de ces quelques lignes d'adhérer à la pensée d’Aquin, les Orisas, savaient donc que la tradition yoruba était en passe d'être profondément transformée. Il fallait essayer de conserver l'essence de cet héritage dans un ou deux lieux. Osogbo fut choisie. Ce sera d'abord le sanctuaire d'Idibaba (orisa qui protège la ville des épidémies) qu'Adunni reconstruit, puis la forêt sacrée de la rivière-orisa Shunt et la grande maison où elle choie une ribambelle d'enfants - dont Doyin - qu'on lui confie et qu'elle finit par adopter. Avant la colonisation, chaque ville et village du Nigeria et du Bénin, mais aussi d'une grande partie de l'Afrique, possédait sa forêt sacrée. Avec ses arbres, ses animaux et ses cours d'eau, la forêt sacrée est un territoire protégé par le tabou. En ce lieu sont présentes et représentées symboliquement les énergies primordiales et ancestrales du panthéon africain. On s'y rend pour des sacrifices végétaux ou animaux à ces forces qui ont autant besoin des hommes pour exister que ceux-ci d'elles pour vivre pleinement, on s'y rend pour méditer, pour dialoguer avec les arbres (Adunni parle de ses "arbres-gourous") ou pour s'y laisser embrasser par les Orisas, le temps de la transe. La forêt sacrée est une représentation vivante du cosmos.

    Le deuxième jour de nos entretiens, l'aura de grande prêtresse et d'Alexandra David-Neel des tropiques qui m'avait tant impressionné chez Adunni lors de notre première rencontre s'est estompée pour me laisser entrevoir un être incroyablement chaleureux et amoureux de la vie. J'en suis heureux. Au-delà des superlatifs qu'on pourrait à juste titre lui attribuer (personnage exceptionnel, destin unique, Don Quichotte vaudou), il y a une personne qui a su assumer son destin et qui désire en parler sans fioriture. Une grande tendresse l'anime. Dans le capharnaüm de la chambre à coucher attenante au salon, elle me prépare un concentré de Nescafé ultra amer, du "poison", selon sa propre expression. Un poison de bienvenue.... Elle revient aux années soixante. Pour mener à bien sa longue tâche (encore en cours), Adunni a besoin d'aide. Toutes les portes lui sont ouvertes. Une série de rencontres fulgurantes se succèdent. Osogbo devient son territoire. Elle y est respectée, écoutée. Elle réussit à éveiller chez plusieurs personnes des dons artistiques exceptionnels.

    "Ça n'a été possible qu'avec des gens qui n'avaient pas eu la malheureuse expérience de l'enseignement scolaire à l'européenne. Quand je suis arrivée ici, la plupart des enfants étaient éduqués à la maison, à travers les rituels. (...). Quelques uns d'entre eux, sans doute sous mon influence, ont commencé à sculpter ou à peindre. Beaucoup provenaient de familles de sculpteurs où la transmission s'était arrêtée. La plupart des œuvres rassemblées dans cette maison et dans la forêt sacrée sont les créations de ces personnes qui se sont mises à sculpter spontanément, sans apprentissage. C'était une heureuse découverte que leurs talents proviennent partiellement de la tradition alors qu'il semblait qu'elle s'était éteinte dans leur famille." Le désir de sens de l'artiste décadente européenne et la volonté de survivre des esprits africains avaient enfanté le "New Sacred Art".

    Adunni découvre et cultive au fil des ans une dimension qui a totalement disparu de la tradition artistique européenne, celle du pouvoir des formes : " Le petit sanctuaire d'Idibaba était complètement en ruines. C'est là qu'a commencé la reconstruction des sanctuaires. Il fallait retrouver le plan d'après les traces des fondations. Idibaba était ma première sculpture en ciment. Trois fois, nous avons reçu un message passé à travers les mahométans qui cassèrent les statues. Alors j'ai essayé de rendre les formes plus claires. Plus claire est la forme, plus elle a de pouvoir pour tenir les forces hostiles à distance. C'est typique de l'attitude que j'ai eue avec les œuvres dans la forêt. Elles n'ont pas changé mais sont devenues plus intenses."

    Au cours des années soixante et soixante-dix, la pression d'une démographie exponentielle, l'influence grandissante des religions chrétiennes et islamique et la course au profit maximum détruisent à grande vitesse le patrimoine environnemental et culturel du Nigeria. Les géants végétaux de la plupart des forêts sacrées finissent en billes que l'on exporte. Adunni  poursuit son œuvre de sauvetage de ses "frères arbres".

    "J'ai toujours dit que nous devions sauver la forêt à travers un art fait non pas dans un but commercial, mais de manière rituelle. Le plus drôle est que ça a marché. La force qui émane de l'intensité et du sérieux de mon attitude envers la vie a fait que des gens qui ne comprennent pas ces choses, des nouveaux riches, des arrivistes, ont été touchés. Si bien que j'ai réussi à obtenir que le gouvernement devienne propriétaire du terrain et le protège. Sans cela, tout aurait été détruit. Cette forêt est un miracle vivant."...Comme bien des manifestations des Orisas dans les rituels yorubas, ainsi du "vol" de plusieurs centaines de mètres accompagné d'un déchaînement des éléments que son initiateur Ayagemo accomplissait chaque année au cours d'une cérémonie de passage de la saison sèche à la saison des pluies. Adunni en parle sans emphase, se rappelle ses robes trempées par l'orage qui ne manquait jamais d'éclater.

    " Mais ", Adunni se tourne affectueusement vers Doyin, la prenant à témoin, " il fut le dernier à pouvoir accomplir cet exploit. Pourtant les forces sont toujours présentes. Il y a plusieurs décennies, un entrepreneur voulait faire une route à travers la forêt pour prélever des roches dans la rivière. Ces roches étaient sacrées et il y avait là des arbres avec qui j'avais une très forte relation. J'avais l'habitude de me reposer à l'ombre de l'une des branches du plus vieux d'entre eux. Je suis tombée très malade et on m'a emmenée à l'hôpital, j'étais proche de la mort. On m'a dit qu'au moment où j'étais le plus près de la mort, l'énorme branche est tombée à l'endroit où j'avais l'habitude de m'étendre. C'était une leçon importante pour nous : nous rendre compte qu'au-delà de nos désirs et de nos rêves, l'autre fraction de la création était consciente de nous. L'arbre a commis un suicide partiel car j'étais en train de mourir. Nous sommes tous les deux revenus à la vie et avons continué à vivre ensemble, à partager des expériences. Je trouve cela rassurant...".

    Dès mon premier entretien avec Susanne Wenger, j'ai exprimé le désir de l'accompagner dans ses visites quotidiennes à la forêt d'Osun. Elle a poliment refusé en arguant que lorsque l'on a une relation amoureuse, il est très désagréable, sinon destructeur, que tout un chacun puisse en connaître les détails. C'est donc Doyin qui m'a fait visiter, d'abord le sanctuaire d'Idibaba, puis, au cours de deux après-midi, la forêt d'Osun. Outre des études de linguistique qu'elle a entamées voici quelques années à l'université d'Ibadan, Doyin peint des batiks et pratique de longue date les rituels yorubas. Comme Adunni, mais dans un mouvement inverse, Doyin est entre deux cultures. Elle est son héritière.

    La forêt d'Osun est un lieu unique au monde. Ses abords sont protégés par des murs sinueux dont la base se confond avec le sol de latérite rouge. Elle compte sept temples et une dizaine d’œuvres monumentales répartis harmonieusement sur quelque cinq hectares. Murs et sculptures de l'enceinte et des sanctuaires émergent du sol avec le même mouvement que les racines turgescentes des tecks et des irokos qui culminent à trente ou quarante mètres au-dessus du visiteur. Ils ont la géométrie tortueuse de la végétation environnante, tout en courbes et retour sur soi. De l'entrelacs foisonnant des sculptures émergent des têtes aux énormes yeux protubérants, insectiformes, des membres démesurés, tendus vers le ciel ou les points cardinaux. On pense parfois au Gaudi de la sagrada familia, au jardin des monstres de Bomarzio, au palais du facteur Cheval. Mais ici, la fantaisie individuelle s'est à l'évidence génialement sublimée pour se mettre au service d'un plan rigoureux de communication entre l'humain et les sources de la vie. Le résultat est complètement organique, vital, une synthèse remarquable de l'Afrique et de l'Europe. Et amène d'étranges réflexions sur une possible utilité de l'art. " Il y a beaucoup de bons artistes ", dit Adunni, " mais sans impact sur la vie elle-même. Ma vie à moi a eu un impact sur celle d'un nombre incalculable d'arbres. Oui. La nécessité réellement physique de peindre et de sculpter, de produire de l'art, c'est cela qui a fait qu'on ne coupe plus ces arbres. J'en suis convaincue."

    Mais, mais... le silence de la forêt et son mariage chaque jour célébré avec les bruissements lents de la rivière Osun, les cris des toucans et des singes sacrés sont couverts par le son nasillard des hauts-parleurs de mosquées de plus en plus nombreuses. Parfois, trop souvent, les pleurs d'enfants-braconniers battus par les gardes-chasse engagés par le gouvernement ont troublé des cérémonies secrètes où officiait Adunni. Certains soirs, la fumée de la combustion spontanée des monceaux d'immondices déposés aux carrefours de la ville sature le cœur de la forêt d'une brume nauséabonde. Et les basses branches des arbres qui ombragent amoureusement les rives d'Osun sont couvertes de sacs en plastique déposés lors des crues de la saison des pluies.

    Lors de notre dernier entretien, Adunni est inquiète. Elle a mal dormi, la fièvre l'a reprise. Même si elle sait qu'elle peut compter sur la détermination de Doyin et de la plupart de ses "collègues", elle craint qu'après sa disparition, son œuvre ne soit rapidement détruite. Elle me reparle de la rivière qu'elle a aimée au point de lui offrir sa vie même.

    " Vous savez, en yoruba, parfois, le sacré est appelé mort. Oui, la mort est la force vivante la plus intense. Il n' y a jamais de fin à la mort. Lorsque la rivière était si pleine, si puissante, il y avait sur ses bords des sacs en plastique qui lui faisaient un costume d'Arlequin. C'est un aspect horrible de la réalité qui est en quelque sorte rassurant pour moi, car cela possède une beauté : la rivière de la vie et de la mort déroule son cours impétueux entre des rives faites de sacs plastique ! " Elle crie : " Pas du lin, pas de la soie, non, du plaastique ! "  L'appel à la prière couvre la voix affaiblie de la grande dame : " Pourtant, très peu a été détruit. La forêt d'Osun est là, avec toute sa beauté, unique, vous ne trouverez pas un endroit comme celui-ci dans le monde entier... Ce qui se passe ici à Osogbo n'est pas un exercice d'esthétique, c'est un combat pour la survie de l'esprit humain. C'est cela qu'a toujours été une œuvre d'art."

    Version augmentée de l'article parue dans Géo n°271, septembre 2001

     

    Sur Susanne Wenger et la forêt d'Osun voir aussi :

    Le bus des génies (vidéo installation, 2005)

     La dame d'Osogbo (film, 2008)

    Osun Osogbo, la forêt et l'art sacrés des Yoruba (film, 2009)